« Ils ne savent même pas faire un copier-coller » : ce que disent vraiment les chiffres sur les élèves et l'ordinateur

Des élèves incapables de copier-coller ? Les enquêtes ICILS et DEPP nuancent le constat, et montrent ce que l'école enseigne peu : le geste numérique ordinaire.

Ce qui circule

Futura-Sciences a publié le 21 septembre un article dont le titre a beaucoup tourné sur les réseaux : « Ils ne savent même pas faire un copier-coller ». Il relaie l'inquiétude de professeurs et de chercheurs. Anne Cordier, chercheuse en sciences de l'information et de la communication, y décrit un recul des compétences informatiques du CP au lycée ; Cécile Cathelin, professeure de lettres et formatrice aux usages numériques, raconte des lycéens qui ne savent pas ouvrir un document Word, ni écrire un courriel correct à un adulte.

Le constat n'est pas neuf. L'article s'appuie sur des témoignages recueillis fin 2023 et renvoie à l'enseignement à distance du Covid, quand beaucoup de professeurs ont découvert que leurs élèves ne savaient pas joindre un fichier. Il existe pourtant des mesures, et elles racontent une histoire plus précise que le titre.

Ce que mesurent les enquêtes

La plus solide s'appelle ICILS, une enquête internationale qui évalue ce que les élèves de 4e savent faire avec un ordinateur : chercher une information, produire un document, communiquer. En mai 2023, 3 694 élèves de 150 collèges français l'ont passée. La France obtient 498 points en littératie numérique, soit la moyenne des pays européens participants (497), et son score est stable depuis 2018. Pas d'effondrement, donc.

La répartition des élèves en dit plus que la moyenne. 12 % des élèves de 4e sont sous le niveau 1 : ils n'exécutent que les commandes les plus élémentaires, et seulement sur instruction explicite. 30 % sont au niveau 1 : ils utilisent l'ordinateur pour des tâches simples, à condition qu'on leur dise quoi faire. Au total, quatre élèves de 4e sur dix ne travaillent pas encore seuls devant un ordinateur. À l'autre bout, 13 % atteignent le niveau 3, celui où l'on juge la fiabilité d'une source et où l'on adapte ce qu'on produit à son destinataire.

Côté ministère, la DEPP, le service statistique de l'Éducation nationale, a mesuré en 2022 que 63,5 % des élèves de fin de 3e avaient une maîtrise satisfaisante des compétences numériques. Deux sur trois, c'est honorable. Cela laisse aussi un élève sur trois derrière, à l'entrée du lycée.

Le vrai décalage

Un détail d'ICILS éclaire tout le débat. Les élèves français déclarent une grande confiance dans leur usage du numérique, et ils sont parmi ceux qui déclarent le moins apprendre en classe à utiliser internet de manière responsable. Faire défiler un fil de vidéos ou envoyer un message vocal a très peu à voir avec nommer un fichier, le retrouver trois jours plus tard, le joindre à un courriel et rédiger ce courriel. Yasmine Buono, spécialiste de l'éducation au numérique citée par Futura, le formule ainsi : maîtriser les réseaux sociaux ne fait pas une compétence informatique.

Tout le malentendu est là. L'idée du « natif numérique » laisse supposer acquis ce que personne n'a pris le temps d'enseigner.

Ce que l'école a mis en place

Le cadre existe, et il s'est étoffé. Il repose sur Pix, la plateforme publique qui évalue et certifie les compétences numériques des élèves sur seize compétences, de la recherche d'information à la sécurité. Depuis l'année 2024-2025, tous les élèves de 6e doivent suivre deux parcours Pix, « Protection et sécurité » et « Initiation aux compétences numériques », qui débouchent sur une attestation de sensibilisation. Depuis janvier 2026, des parcours consacrés à l'intelligence artificielle sont obligatoires en 4e, en 2de et en 1re année de CAP. La certification Pix reste obligatoire en 3e et en terminale : pour les collégiens, elle se passera du 15 mars au 11 juin 2027, avec un niveau 3 attendu.

Ce que ce cadre ne règle pas, c'est le geste ordinaire. Un parcours Pix tient en quelques séances. Copier-coller, enregistrer au bon endroit, écrire à un adulte avec une formule de politesse, ça s'apprend en le faisant souvent, et dans toutes les matières.

Ce que je fais avec mes 6e

J'enseigne l'anglais, et aussi l'informatique en 6e. Cette année, j'ai construit un module d'initiation que je mène dans mon collège avec les trois classes de 6e, une heure toutes les deux semaines. Il s'appelle SixiNum, et il part du même constat que l'article : mes élèves arrivent avec un téléphone, pas avec un ordinateur.

Le module compte 17 séances de 55 minutes, rangées en quatre temps. D'abord les fichiers : ouvrir sa session, créer son dossier, enregistrer en sachant où, déplacer, renommer, copier. Ensuite le clavier, avec les touches qui bloquent, la frappe, la mise en forme et la correction d'un texte. Puis le web : chercher une réponse et se demander si elle est vraie. Et pour finir, un document illustré, un vrai mot de passe et un bilan. Chaque séance suit le même fil (je découvre, je manipule, je réussis, je progresse), et chaque élève garde un fichier de progression dans son dossier personnel. De mon côté, j'ai une vue de la classe et un bilan rangé selon le cadre de référence des compétences numériques. Pix évalue ; le module, lui, fait pratiquer le geste jusqu'à ce qu'il devienne ordinaire.

Il a été corrigé plusieurs fois depuis la rentrée, à chaque fois après une séance qui avait coincé quelque part. C'est le principe : il s'améliore au contact des élèves.

L'installer dans ta salle

SixiNum est conçu pour une salle informatique en réseau sous Kwartz, avec un domaine Active Directory. Il n'y a rien à installer au sens propre : pas de logiciel, pas de serveur, pas de compte, et aucun accès à Internet pendant la séance. On copie un dossier de moins d'1 Mo sur un partage du serveur que les élèves lisent sans pouvoir le modifier (sous Kwartz, le partage « programmes »), on pose un raccourci sur le bureau des postes, et les élèves l'ouvrent dans Chrome. Leurs fichiers s'enregistrent dans leur dossier personnel sur le serveur. Rien ne sort de l'établissement.

Le module est gratuit. Tu peux le parcourir en ligne comme un élève sur informatique-6e.netlify.app, et le télécharger avec sa notice pas à pas sur la page d'installation. Sur un autre réseau Windows, la procédure reste la même, il suffit de trouver l'équivalent de chaque partage.

Pourquoi ça te concerne

Quelle que soit ta discipline, pars du principe qu'une partie de ta classe ne sait pas faire le geste technique que tu t'apprêtes à demander, même si elle a un téléphone en main toute la journée : d'après ICILS, c'est le cas de quatre élèves de 4e sur dix dès qu'on ne les guide plus pas à pas. La première fois que tu demandes un devoir rendu en ligne, un fichier renommé ou un courriel, montre-le une fois au tableau, lentement, et laisse une trace écrite des étapes. Cinq minutes en septembre t'évitent des copies perdues en novembre. Si tu as des classes de 6e, de 4e, de 3e, de 2de ou de CAP, les parcours Pix démarrent en ce moment dans ton établissement : demande qui les pilote et ce qui est prévu pour tes élèves, un parcours peut souvent s'appuyer sur un travail que tu fais déjà. Et un élève qui bloque sur un copier-coller n'y met le plus souvent aucune mauvaise volonté : personne ne le lui a jamais montré.