Laurence Devillers déplace le débat vers les plus jeunes : ce qu'un enfant construit avec l'IA avant même d'arriver dans ta classe. La Norvège, elle, limite déjà l'usage par âge.
Laurence Devillers, professeure à Sorbonne Université, chercheuse au CNRS et présidente de la Fondation Blaise Pascal, publie le 19 juillet 2026 dans Le Grand Continent une tribune sur un phénomène encore peu discuté en salle des profs : des enfants grandissent désormais avec l'IA générative, à un âge où ils ne distinguent pas encore clairement un interlocuteur d'un objet conçu pour répondre à leurs attentes. Les débats habituels sur l'IA à l'école se concentrent sur le lycée et le supérieur, la triche aux examens, l'assistance à la dissertation. Elle, déplace le regard vers les plus jeunes. Pour eux, l'enjeu n'est ni la note ni la fraude, mais la construction même du rapport à l'autre.
Son argument s'appuie sur une relecture du concept de « modulation », emprunté à Deleuze. Ce façonnage continu, qu'on associe d'ordinaire au lycéen ou à l'étudiant soumis à des dispositifs de suivi permanent, s'exercerait en réalité bien avant, dès l'enfance, avant même que la question de l'esprit critique puisse se poser en classe. Pour Devillers, l'IA générative fonctionne par extrapolation du passé : elle observe nos habitudes, nos clics, nos réactions répétées, et en déduit ce qu'elle doit nous proposer ensuite. Appliqué à un enfant en construction, ce mécanisme renforce des habitudes plutôt qu'il n'ouvre, et ça pose une question pédagogique très concrète, bien en amont des débats sur l'usage de ChatGPT en classe de 3e.
L'article situe aussi la France dans un paysage réglementaire européen encore disparate. Devillers cite la Norvège, qui a introduit en juin 2026 des restrictions différenciées par âge : usage de l'IA fortement limité à l'école pour les 6-13 ans, autorisé mais sous supervision enseignante pour les 14-16 ans. Une granularité que la France, où le débat reste centré sur le collège et le lycée avec le rapport Calvez et Pix IA, n'a pour l'instant pas adoptée pour le premier degré. C'est là tout le débat que soulève la tribune : faut-il légiférer différemment selon l'âge de l'enfant, comme en Norvège, ou la formation des enseignants et des familles suffit-elle à encadrer l'usage sans seuil réglementaire strict ?
Devillers ne plaide pas pour une interdiction pure, elle qui rappelle régulièrement que « ChatGPT ne peut pas remplacer l'école ». Sa proposition, portée notamment par la Fondation Blaise Pascal qu'elle préside, consiste plutôt à outiller les enfants tôt : des « capsules numériques et éthiques », testées en classe, fondées sur le dialogue socratique, pour construire l'esprit critique avant même que l'enfant soit en âge de manipuler seul un chatbot.
Que tu enseignes en élémentaire, au collège ou au lycée, cette tribune déplace un débat que tu croises surtout sous l'angle « triche ou pas triche » vers une question plus en amont : qu'est-ce qu'un enfant construit comme rapport à l'IA avant même d'arriver dans ta classe, via des usages familiaux, assistants vocaux, chatbots ludiques, que l'école ne voit jamais ? Si tu enseignes au collège, la comparaison avec la Norvège te donne un point de repère concret pour une discussion en conseil pédagogique ou en formation, sur l'âge à partir duquel un usage autonome de l'IA devient raisonnable. Un sujet qui va revenir de plus en plus, après le rapport Calvez et l'arrivée de Pix IA obligatoire dès la rentrée 2026.